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  • Photo du rédacteurAlexandra Sobczak

Evreux : les jours sont comptés pour le cimetière « des fous »

Nous avions évoqué le sujet brièvement hier, mais voici un article détaillé concernant le cimetière de Navarre, menacé de destruction suite au tracé de la déviation d’Évreux. Article rédigé par Anaïs Poitou, membre des Gilets Bleu Horizon et membre de la toute nouvelle Commission Nationale de Sauvegarde du Patrimoine Funéraire créée par Urgences Patrimoine.


Anaïs Poitou est actuellement en Service Civique à la Conservation départementale de l’Eure. Suite à sa Licence d’Histoire et à son Master Valorisation du Patrimoine, elle a choisi de s’engager dans la protection et dans la valorisation du patrimoine funéraire pour lequel elle porte un grand intérêt. Membre de la Commission Nationale de Sauvegarde du Patrimoine Funéraire et du collectif Les Gilets Bleu Horizon, elle souhaite s’impliquer dans cette cause qui lui tient à cœur.


Le cimetière des Fous de Navarre


A Evreux, dans l’Eure, un espace funéraire est en danger. Le cimetière des indigents de l’ancien hôpital psychiatrique de Navarre est caché dans un écrin de verdure, où passera très prochainement la déviation Sud-Ouest contournant la ville d’Evreux. Aujourd’hui, nous ne savons pas encore ce que les corps vont devenir.



L'actuel Hôpital de Navarre vu du ciel © Nouvel Hôpital de Navarre
L'actuel Hôpital de Navarre vu du ciel © Nouvel Hôpital de Navarre

L'hôpital psychiatrique de Navarre


L'Asile d'Aliénés d'Evreux, situé dans le quartier de Navarre, a plus de 150 ans aujourd'hui. Son histoire est retracée à travers les objets et les archives du musée consacré à ce lieu par deux anciens cadres de l'hôpital. Au cours des années 1920, plus de 1000 patients pouvaient être réunis dans le centre hospitalier. L'hôpital changera de nom à de nombreuses reprises, devenant Hôpital Psychiatrique en 1937, puis Centre Hospitalier Spécialisé de Navarre, avant de devenir l'actuel Nouvel Hôpital de Navarre.


C'est suite à la loi de Jean-Etienne Esquirol en 1838, instaurée sous le règne de Louis-Philippe, que tous des départements français ont dû se doter d’un asile psychiatrique. Le but était d'y recevoir tous les malades de l'époque, ainsi qu'un certains nombres d'indigents, trop pauvres pour subvenir à leurs besoins. L'asile de Navarre a ouvert ses portes en 1866, après 5 années de travaux, et il pouvait alors accueillir jusqu’à 300 pensionnaires. Cet hôpital était véritablement une ville dans la ville, où tous les corps de métier pouvaient se trouver, car coupé du reste de la commune située à deux kilomètres. C'est de cette manière, grâce aux champs et aux fermes l'entourant, que l'hôpital a pu vivre en autosuffisance pendant plusieurs décennies. Au centre du complexe hospitalier trône une chapelle dédiée à la Vierge Marie, rappelant la primauté religieuse de l'hôpital au cours du siècle passé : les malades furent surveillés par des religieuses pendant une centaine d’années. Du fait de son autarcie, l'hôpital possède un cimetière, souvent caractérisé comme « cimetière des fous ». Pourtant, ce champ du repos contient aussi les sépultures de nombreux membres du personnel soignant, infirmières comme infirmiers et docteurs, et même une tombe de soldat Mort pour la France.



Un espace muséal a d’ailleurs été créé par Alain Desgrez et Jacques Vassault après 40 ans de carrière au service de l'hôpital. Ces deux retraités ont choisi de mettre en avant tous les aspects du passé de l'asile de Navarre afin de transmettre leurs connaissances de la psychiatrie. Ce musée se trouve sous la chapelle de l'ancien hôpital, et se compose de plusieurs salles contenant divers objets liés à l’histoire de l’hôpital en lui-même et de la psychiatrie. L'espace muséal de Navarre ouvre ses portes à la demande des visiteurs.



 Cimetière des indigents de Navarre vue de l'extérieur du muret © 2021 Anaïs Poitou
Cimetière des indigents de Navarre vue de l'extérieur du muret © 2021 Anaïs Poitou

Situé dans une forêt à l'écart de tout lieu de vie, à l'arrière de l'ancien Hôpital Psychiatrique de Navarre, le cimetière repose dans le calme et dans le silence. Les sépultures furent mises à cet endroit dans le but d'être cachées du reste de la société, car la psychiatrie était un sujet tabou au XIXème siècle, ce dont ce cimetière témoigne. Lors de sa création entre 1865-1866, ce cimetière a pour but premier d’accueillir les patients et les membres du personnel, décédés des suites d’une épidémie de choléra. Un muret fut ainsi érigé pour délimiter ses frontières. En le plaçant à l’abri des regards, les habitants de la ville ne pouvaient pas voir les morts de l'asile. La majorité des stèles sont identiques, ce qui ne permet pas de différencier les aliénés les uns des autres.



Quelques-unes des sépultures, elles ne sont plus entretenues aujourd'hui © 2021 Anaïs Poitou
Quelques-unes des sépultures, elles ne sont plus entretenues aujourd'hui © 2021 Anaïs Poitou

Pour atteindre le cimetière des « Fous de Navarre », il faut tout d'abord traverser un chemin entre champs et forêt de chênes. De loin, on ne se rend pas compte qu'un cimetière se cache sous ces arbres, mais c'est en s'approchant que l'on aperçoit ces croix alignées, ceinturées d'un muret de silex. Le site possède sur sa partie basse un bâtiment qui servait à la surveillance du cimetière, et un four crématoire, aujourd’hui effondré, dans sa partie haute. Scindant le cimetière en deux, il y a un escalier au pied duquel se trouve un calvaire. Certains vestiges du souvenir sont encore visibles, notamment des fleurs de céramiques ou encore des plaques de commémorations. Placer au cœur de la forêt, l'ambiance de ce lieu est étrange, la nature ayant repris ses droits, il est parfois difficile de se rendre compte que cet endroit est un cimetière avec sa forêt de croix de bois qui se confond avec les hautes herbes. Eloigné de l'hôpital et de tous, ce cimetière fut peu à peu oublié. Il est pourtant un témoin important des modalités funéraires pour l'inhumation des aliénés, longtemps ostracisés dans la vie comme dans la mort.



Pendant de longs siècles, la folie a fait peur, et l'on ne souhaitait pas connaître le sort des fous, ce qui explique d'une part le placement hors de la ville de l'hôpital, mais aussi la situation du cimetière, d'autant plus écarté. Aujourd'hui, entre 460 et 480 tombes sont encore visibles, les premières ayant été misent en place en 1866, alors que la dernière inhumation a eu lieu en 1974. Son utilisation est donc diverse : il accueille à la fois les patients de l'hôpital autant que son personnel. Au total, ce sont plus de 1600 corps qui ont été inhumés au fil des années dans ce champ du repos, mais la plupart d’entre eux ont été déplacés dans l’ossuaire du site.


Depuis 2010, le terrain du cimetière n'appartient plus à l'hôpital de Navarre mais à l'Etat, ce dernier souhaitant mettre en place la déviation Sud-Ouest d'Evreux, en passant par la forêt où se trouve le cimetière. Ces travaux vont être un second enterrement pour ces corps dont le devenir reste aujourd'hui encore incertain. Depuis la vente du cimetière les 2 700 m² de terrain n’ont plus jamais été entretenus



Les différents carrés du cimetière sont donc aujourd'hui en total abandon. Les stèles de bois tombent ou se désagrègent au fil du temps. Les premières stèles se composaient de matricules inscrits sur des plaques de fer qui englobaient les personnes atteintes de folie dans un même groupe sans nom, supprimant la personnalisation. Certaines sont encore visibles aujourd’hui, mais la grande majorité d’entre elles comportent simplement un nom et un prénom. Aucune date n'est inscrite, que ce soit pour la naissance comme pour le décès. D'autres sépultures se démarquent par des stèles de pierre pour les infirmières et les infirmiers, ou encore par des pierres tombales en béton gravillonné, dont une en marbre pour un docteur, mais elles sont aujourd'hui tout autant abandonnées. Ce cimetière ne renferme pas seulement des fous, mais aussi un grand nombre de membres du personnel soignant, et des tombes de religieuses furent longtemps visibles. Ces dernières ne semblent plus se trouver au cimetière aujourd’hui, car leurs corps auraient été rapatriés dans leur lieu de culte d’origine. Parmi les tombes encore visibles se trouve également au moins un soldat Mort pour la. De nombreuses sépultures ont été visitées au cours des années d'abandon, certaines d'entre elles sont aujourd'hui ouvertes, ce qui témoigne d'un état plus qu'alarmant de la situation.




 Inscription presque effacée sur la stèle d'une ancienne patiente de l'hôpital, Mathurine Lelievre © 2021 Anaïs Poitou
Inscription presque effacée sur la stèle d'une ancienne patiente de l'hôpital, Mathurine Lelievre © 2021 Anaïs Poitou

Une pétition a été lancée par Manon Maurin sur le site Change.org. Elle travaille dans le monde du funéraire et est passionnée par ce patrimoine. Son souhait est de permettre la protection des corps inhumés dans ce cimetière. A ce jour, la pétition a déjà été signée par plus de 680 personnes. Le but est de permettre la conservation de l'intégrité des cadavres en accord avec l’article 225-17 du Code Pénal, stipulant que « toute atteinte à l’intégrité du cadavre, par quelque moyen que ce soit, est punie d’un an d’emprisonnement et de 15 000 € d’amende ». Le recouvrement d'un cimetière sous une couche de goudron sans en prélever les corps est sans aucun doute une atteinte à l’intégrité d’un cadavre…


De plus, il faut savoir que la tombe d’un soldat Mort pour la France doit bénéficier d’attention particulière. En effet, ces tombes sont à charge de l’Etat, qui doit les entretenir, ce qui ne semble pas être le cas ici au vu de l’état actuel de la tombe.




Tombe du soldat Adrien Barillon Mort pour la France © 2021 Laure Guillaud
Tombe du soldat Adrien Barillon Mort pour la France © 2021 Laure Guillaud

La déviation Sud-Ouest d'Evreux


Depuis plusieurs années, le projet de déviation autour d'Evreux est annoncé. Cette déviation a pour but de désengorger les entrées et sorties aux heures de pointe, mais aussi de finaliser la déviation de la partie Sud de la ville.Les travaux de cette déviation, malgré les nombreux retards accumulés depuis 2013, viennent d'être relancés à environ 1 kilomètre du cimetière des indigents de Navarre, et s'en approchent de plus en plus rapidement. D’où notre grande inquiétude.


Le sort du cimetière est aujourd'hui scellé, mais ce n'est pas pour autant qu'il ne faut pas tenter de sauver l'intégrité de ces corps. La Préfecture a depuis peu affirmé que cette intégrité des corps serait respectée, mais nous n’avons pour le moment aucun détail et aucune information sur le sujet. En déplaçant ces restes humains dans l'un des ossuaires du cimetière de la ville ou bien dans un ossuaire dédié, la mémoire de ces défunts serait respectée. Cela ne serait pas le cas en les recouvrant d’une route. Le Nouvel Hôpital de Navarre, qui fut propriétaire du cimetière jusqu'en 2010, prévoit de mettre en place une plaque à la mémoire de ces défunts et de déplacer l'actuel calvaire du cimetière, mais il serait judicieux d’ériger une stèle avec le placement des restes de ces défunts en dessous, afin de leur attribuer une place où ils seraient en paix. Aujourd'hui encore, on ne connait pas le devenir de ces restes humains. Pourtant, de nombreux cas similaires ont déjà eu lieu car le cimetière des indigents de Navarre n'est pas le premier et ne sera pas le dernier à disparaître pour mettre en place des routes ou des parkings.



Cimetière de Cadillac © France Bleu
Cimetière de Cadillac © France Bleu

A ce jour, les recherches n'ont pas permis de montrer une indexation totale du cimetière, ce qui aura prochainement lieu avec le collectif des Gilets Bleu Horizon. Ainsi, les noms de ces pensionnaires, personnel médical et soldat ne seront pas oubliés, et une traçabilité des corps sera plus ou moins possible.



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Un exemple comparatif : le cimetière de Cadillac en Gironde



 Plan de la déviation Sud-Ouest d'Evreux © DREAL Normandie
Plan de la déviation Sud-Ouest d'Evreux © DREAL Normandie

En France, il existe de nos jours très peu de cimetière considérés comme étant des cimetières de fous ou d'indigents. En effet, ils ont bien souvent été détruits ou abandonnés au fil du temps. Pourtant, à Cadillac, le cimetière des fous contient de nombreuses tombes de Poilus oubliés de la Grande Guerre. La folie des soldats revenant du front a souvent été occultée, mais ce cimetière en est témoin. Si toutes les blessures de guerre n'étaient pas visibles, de nombreux soldats ont fini leurs vies au sein des asiles d'aliénés, enterrés dans les cimetières des hôpitaux où ils furent oubliés. Le cimetière de Cadillac est l'un d'entre eux.


Ce cimetière se compose de dizaines de croix de fer, longtemps rouillées par le temps, mais aujourd'hui rénovées par une association souhaitant la réhabilitation des soldats inhumés. Toutes alignées les unes à côté des autres sur un terrain plat et caillouteux, ces 898 stèles ne sont pas loin de l'hôpital psychiatrique où tous ces patients rendirent leur dernier souffle. Parmi ces centaines de stèles, dix rangs comptant 99 corps pour 98 sépultures se démarquent. Inhumés en pleine terre, elles ne possèdent aucune pierre tombale et seules 29 d'entre elles comportent un nom, les autres restant anonymes. Une plaque en marbre placée sur l'un des murs de l'ancien asile rappelle le rôle des défunts enterrés ici : « Les anciens combattants de Gironde à la mémoire de leurs camarades mutilés du cerveau victimes de la guerre 1914-1918 ». Se trouve ainsi une petite centaine des tombes de Poilus au cimetière des fous de Cadillac.



Pendant des années, ce cimetière fut oublié par la municipalité et les tombes s'effondraient, au point qu'un projet de parking avait été mis en place pour faire table rase du passé. C'est grâce à son inscription au titre des Monuments Historiques en 2010 par le professeur Michel Bénézech que ce site fut sauvé, en partenariat avec l'Association des Amis du cimetière des oubliés, fondée en 2008. Le cimetière de Cadillac est en effet l'un des rares témoins des blessures invisibles de la guerre. Suite au commencement de la guerre en 1914, les hommes avaient peur d'être appelés au front, et une hausse des admissions en asile psychiatrique s'est fait ressentir, mais cela touchait aussi les combattants revenant de plusieurs semaines ou mois sur le front.


De 1914 à 1925, l'asile d'aliéné de Cadillac recevra 561 soldats de toutes nationalités, dont 201 qui mourront en son sein. Parmi eux, 99 sont inhumés dans le cimetière de l'hôpital, abandonnés par la société autant que par leur famille. La folie était pendant des années un sujet tabou, une peur qui n’avait aucun remède. Les familles préféraient ainsi oublier ces soldats, devenus honteux de par leur folie. Cette folie était souvent dû à ce qu'on caractérise aujourd'hui comme syndrome post-traumatique. Les cas les plus graves seront internés à Cadillac.


Depuis sa réhabilitation et sa mise en travaux qui a duré 2 ans, le cimetière peut à nouveau être visité depuis 2020, grâce au travail de l'Association des Amis du cimetière des oubliés. Suite aux recherches menées, les noms de toutes les personnes inhumées sur place ont été inscrits sur un mur du souvenir, leur rendant ainsi hommage et les sortant de l'anonymat. Les travaux travaux de réhabilitation de ce cimetière de l'oubli ont principalement été financés par la Région Nouvelle-Aquitaine pour une somme d'un million d'euros au total. Le cimetière de Cadillac a échappé à la destruction, mais ce genre de protection est assez rare dans le cadre du patrimoine funéraire.

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« Notre » cimetière de Navarre est celui d'un ancien asile du XIX siècle contenant une majorité de « fous », mais s'il avait été un cimetière d'un tout autre genre, peut-être que la question de sa disparition ne se serait jamais posée. Si vous aussi vous souhaitez vous engager contre cette destruction, merci de signez la pétition mise en place par Manon Maurin. Ainsi, peut-être arriveront nous à permettre à ces défunts de trouver la paix ailleurs que sous une épaisse couche de bitume. A ce jour, nous sommes plus de 680 à avoir signés. Notre but n'est pas d'empêcher les travaux de cette déviation, nécessaire à la bonne circulation de la ville d'Evreux, mais bien de pouvoir déplacer ces ossements dans des ossuaires, et donc dee respecter la mémoire de ces défunts oubliés.



Les travaux de la déviation ont repris depuis peu à quelques mètres du cimetière © 2021 Anaïs Poitou
Les travaux de la déviation ont repris depuis peu à quelques mètres du cimetière © 2021 Anaïs Poitou



Dans le cadre de mes recherches sur le cimetière de Navarre, si vous avez des membres de votre famille, ou si vous connaissez des personnes qui ont des membres de leur famille inhumés dans ce cimetière des "Fous », merci de me contacter : anais.poitou@gmail.com


Sitographie :


Sur l'hôpital de Navarre à Evreux


Sur le cimetière des indigents de Navarre


Cimetière de Cadillac


La déviation Est-Ouest d'Evreux

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